Mohamed Mahmoud El Oumrany : «Il y a tous les ingrédients pour une confrontation intercommunautaire»

Arabes, Touaregs... Au nord du Mali, les équilibres ethniques sont fragiles, comme en témoignent les violents affrontements entre les deux communautés, le week-end dernier dans l'extrême nord du pays.L'armée française risque-t-elle de tomber dans le piège ethnique ? L'ancien ambassadeur Mohamed Mahmoud El Oumrany est le président de la communauté arabe du Mali
RFI : Est-ce qu’il y a des exactions contre les populations civiles du nord du Mali de la part de l’armée malienne ?
Mohamed Mahmoud El-Oumrany : A la libération de Tombouctou, il y a eu des exactions, contre la communauté arabe en particulier. Il y a eu des pillages de magasins et de domiciles, et il y a eu des pertes humaines. Nous avons poussé des grands cris. Et le Mali est en train de réagir. Des sous-officiers, des soldats, qui sont responsables de certaines de ces exactions sont en route pour Bamako.
Lundi 25 février en effet, un porte-parole de l’armée malienne a annoncé à la télévision que des militaires fautifs étaient rappelés à Bamako. Avez-vous des nouvelles des quatre commerçants qui ont été enlevés à Tombouctou, à leur domicile, le 14 février dernier ?
Non, nous n’avons aucune indication, et c’est la raison pour laquelle ces militaires sont acheminés actuellement vers Bamako.
Ce qui veut dire que vous êtes très inquiet ?
Bien sûr, nous sommes très inquiets ! Nous, nous considérons qu’ils n’existent plus, qu’ils ont été liquidés. Les militaires en question viennent pour répondre de ces exactions. La justice est en marche, l’autorité de l’Etat est en marche. Nous considérons que ces exactions ne se renouvelleront plus.
Samedi 23 février, à al-Khalil, dans l’extrême-nord, il y a eu des combats meurtriers qui ont fait 22 morts, entre des Touaregs du MNLA et des Arabes du MAA (Mouvement arabe de l'Azawad). Y a-t-il un risque de graves affrontements intercommunautaires ?
Je vais vous dire une chose : il y a tous les ingrédients pour une confrontation intercommunautaire. C’est la faute du MNLA. Le MNLA a attaqué des commerçants paisibles à al-Khalil, il a attaqué également des véhicules isolés sur l’ancienne route Nord-Niger, qui relie l’Algérie à Gao et à Tombouctou. Il a pillé des véhicules à al-Khalil, il a pris toutes les marchandises, les maisons, les boutiques. Tout est pillé. Et il y a actuellement entre 16 et 20 personnes entre ses mains. Toute la communauté arabe qui résidait à al-Khalil a été obligée d’évacuer la ville. C’est la première fois qu’il y a un nettoyage ethnique par une communauté vis-à-vis d’une autre. La cause, c’est que la région de Kidal est considérée aujourd’hui comme un sanctuaire pour le MNLA. Il n’y a pas l’armée malienne pour rétablir l’équilibre, pour rétablir la loi. Il n’y a que le MNLA dans la région. Il vous pille, et si vous protestez, il court vers l’armée française pour dire : « Voilà les islamistes. Voilà les terroristes ». C’est une situation qui n’est pas acceptable et elle va conduire à un affrontement certain, entre les communautés arabes et les communautés touarègues.
Voulez-vous dire que les Touaregs du MNLA profitent de leur alliance tactique avec l’armée française, dans la région de Kidal ?
Exactement ! Et elle ne repose sur aucune utilité pour l’armée française. Le MNLA ne peut rendre aucun service concernant les intérêts français, à savoir les otages, la lutte contre les islamistes. Il ne peut pas protéger non plus les intérêts français au Niger.
Alors vous pointez du doigt les Touaregs du MNLA, mais derrière les Arabes du MAA, on parle d’Oumar Ould Hamaha, l’ex-porte-parole d’Aqmi. Est-ce que ce mouvement ne risque pas d’être infiltré par les jihadistes ?
Au moment de ces événements, Oumar Ould Hamaha n’était pas dans la région. Les services français peuvent vérifier. Quand un homme se noie dans un fleuve, il s’accroche à un serpent de passage.
Voulez-vous dire que des combattants MAA sont en train de s’agripper à des jihadistes ?
Jusqu’à présent ils ne se sont pas accrochés aux jihadistes. Mais si l’armée française ne bride pas l’action du MNLA, cela se produira, parce que les jihadistes viendront. Le prétexte sera la protection de la communauté arabe, alors que nous, nous plaçons la protection de la communauté arabe sous la loi du Mali. Mais si les exactions continuent contre la communauté arabe, on ouvre la porte à toutes les aventures.
Est-ce que le MAA n’est pas une entreprise de blanchiment pour d’anciens combattants d’Aqmi ou du Mujao ?
Absolument. Mais le MAA n’a jamais fait de coup de feu contre l’armée. Il n’a jamais fait un coup de feu contre une autre communauté. Mais aujourd’hui, alors que les Arabes sont attaqués, le MAA va sortir. C’est pourquoi je voudrais attirer l’attention de l’armée française et du Mali : cette poursuite de pression va conduire la communauté arabe dans un conflit avec les Touaregs.
Quand vous dites cela à l’ambassadeur de France à Bamako, qu’est-ce qu’il vous répond ?
Il comprend. Il pense que c’est une mauvaise situation. C’est une incompréhension qu’il faut lever rapidement, et c’est pourquoi je suis encouragé à dire à l’armée française que ce qui peut servir à la libération des otages, le maintien de la sécurité de la région, c’est d’abord les Ifoghas. C’est la famille Intalla (dirigeante du MIA, ndlr). C’est la mémoire, la confiance des communautés de l’Adrar.
Donc vous faites confiance au nouveau mouvement touareg MIA, dissident d’Ansar Dine ?
Oui, je crois que la famille Intalla doit être au-dessus de tout ça. Elle n’a pas besoin d’organisation militaire ou politique. Avec nous, avec cette famille, nous pouvons libérer les otages français.
Source: RFI

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